• Virginie Savard

    Virginie Savard vit et travaille à Montréal. Dans ses poèmes simples et fragiles se côtoient le grand et le petit, les oracles et les antidépresseurs, les astres et les moustiques, le temps qui passe et les poils de chats.

     

     

    j’ai collectionné

    les croyances et les médicaments

    les heures de sommeil et les migraines

     

    je suis devenue un

    diagnostic

    je suis devenue

    officiellement folle

     

    maintenant il faut

    passer au feu et à autre chose

     

    je dessine

    dans les marges de mes cahiers

    les formes subtiles

    de la fuite

     

    je garde au creux de ma gorge

    quelques ambiguïtés

     

     

    Virginie Savard


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  • Frankétienne

    Frankétienne (1936 - ) est poète, dramaturge, peintre, enseignant, musicien et chanteur haïtien d’expression française. Ses œuvres témoignent de la « conscience nationale » du pays. Auteur du premier roman en créole haïtien, il refuse de quitter Haïti. Il initie le mouvement spiraliste ; forme d’écriture entièrement éclatée où images, calligraphies et poésie typographique se mêlent pour créer une œuvre d’art sur chaque page. Ses mots naissent d’une invention verbale, véritable littérature en transe qui explose les cadres traditionnels de narration.

     

    Je m’envertige

     

    Que pourrais-je écrire que l’on ne sache déjà ?

    Que devrais-je dire que l’on n’ait déjà entendu ?

    J’écoute ma voix baroque dans le miroir enflé de litanies sauvages.

     

    Batteur battant aux appels de ma ville

    rappeur frappeur à l’ivresse de mes tripes

    je délire et je tangue au fatras de ma langue à roues cycloneuses.

     

    Je dérape aux zigzags de mes mots à dentelles d’ouragan

    mes paysages écrabouillés au tournoiement du vent

    coïncidence et connivence

    mes affres et mes balafres

    mes joies et mes vertiges au tressaillement du masque

    mon ombre écartelée d’oubli et d’épouvante.

     

    Mes amours me reviennent amalgame d’utopie et de tendre

    violence quand je mange mes silences.

     

    Je m’envertige à contempler ma ville debout

    hors des vestiges de l’ombre

    entre pierre et poussière

    entre l’or invisible et la boue des ténèbres

    entre ordures et lumière

    je nage inépuisable

    je suis de Port-au-Prince

    ma ville enfouraillée de nuits intarissables

    ma ville schizophonique bavarde infatigable.

     

    Frankétienne Frankétienne


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  • Louise Glück

    Louise Elisabeth Glück (1943 - ) est une poétesse américaine. Elle est lauréate du prix Nobel de littérature en 2020. Glück s’est clairement revendiquée des poètes. En 2020, elle enseigne toujours à l'université Yale après avoir participé au Creative Writing Program de l’université de Boston5. Glück a remporté le prix Pulitzer de poésie en 1993.

     

     

    Au bout de ma douleur

    il y avait une porte.

    Écoute-moi bien : ce que tu appelles la mort,

    je m'en souviens.

    En haut, des bruits, le bruissement des branches de pin.

    Puis plus rien. Le soleil pâle

    vacilla sur la surface sèche.

    C'est une chose terrible que de survivre

    comme conscience

    enterrée dans la terre sombre.

    Puis ce fut terminé : ce que tu crains, être

    une âme et incapable

    de parler prenant brutalement fin, la terre raide

    pliant un peu. Et ce que je crus être

    des oiseaux sautillant dans les petits arbustes.

    Toi qui ne te souviens pas

    du passage depuis l'autre monde

    je te dis que je pouvais de nouveau parler : tout ce qui

    revient de l'oubli revient

    pour trouver une voix :

    du centre de ma vie surgit

    une grande fontaine, ombres

    bleu foncé sur eau marine azurée. 

     

     

    Louise Glück


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  • Andrée Appercelle

    Andrée Appercelle naît à Grenoble où elle vit toujours actuellement. Elle a animé les « Murs de Poésie ». Elle a été productrice d’émissions littéraires sur France Culture et FR3. Elle participe à de nombreuses anthologies de poésie française, hongroise, américaine et portugaise, notamment au recueil La Poésie contre le racisme paru en 1983.

      

    Soleil noir ta peau

     

    Aucun souffle
    cette immobilité
    de pierre épuise
    un siècle
    me sépare
    de ta peau
    que je voudrais
    minérale
    pour fermer
    mes doigts
    sur elle comme
    on chauffe
    un caillou

     

    Andrée Appercelle


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  • Yvon Le Men

    Né à Tréguier, en Bretagne, en 1953, Yvon Le Men est un poète dont la seule profession est la poésie, qui remplit toute sa vie : avec l’écriture, dans la solitude ; et la lecture de ses poèmes et de ceux des autres, dans le partage des rencontres, en Bretagne d’abord, puis à travers le monde. Un pari difficile, mais qui fait de lui un poète libre.

     

     

    Les étoiles accrochent des prénoms aux branches des pommiers
    Les vergers défient les plus belles couleurs des grandes peintures.
    Nous sommes les créateurs de la glaise.
    Les formes cavalent les rêves à la poursuite de la réalité.
    Ce moment où je t’ai approchée de travers
    À cause de l’ouragan,
    Et le cyclone emportait nos paniers à provisions.
    Cours vite petit homme aux jambes de géant
    Aux paroles d’or qui enrichissent la pauvreté apparente des blouses.
    La poésie est l’orfèvrerie des damnés
    Et nous sommes les poètes du matin (…)

     

    Yvon Le Men

     


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  • Claude Vigée

    Claude Vigée (1921 - 2020) doit fuir la France aux premières heures de la guerre et vit pendant vingt ans en exil aux États-Unis. L'Alsace et Jérusalem, où il s'est établi depuis 1960, sont les deux pôles géographiques et spirituels de son inspiration. Il a notamment publié L'été indien (1957), Le soleil sous la mer (1972), Délivrance du souffle (1977), Les orties noires (1984), La manne et la rosée (1986), Un panier de houblon (1994), Aux portes du labyrinthe : poèmes du passage, 1939-1996 (1996).

     

     

    Petite musique d’automne

     

    On va chiper des pommes

    on va gauler des noix,

    par-dessus les rigoles

    les chats font de grands sauts ;

    raidissant leurs pattes mouillées

    les chiens transis marchent sur des échasses,

    dans les fossés pleins d’eau hoquettent

    de bonheur les derniers crapauds :

    l’averse tombe des nuits entières

    sur le sol gras du cimetière -

    silencieusement il pleut, l’automne,

    dans la bouche des jeunes morts...

     

    Claude Vigée


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  • Amélie Prévost

    Comédienne de métier, Amélie Prévost a découvert la scène slam en 2010. Depuis, elle a créé deux spectacles de monologues (L’histoire de la fille, 2010-2012 et Ma langue dans ton oreille, 2013-2015) . Elle a gagné le Grand Slam de la Ligue québécoise de slam en 2015, pour ensuite devenir championne à la Coupe du monde de slam de poésie en France en 2016.

     

    Je suis passée

    Plus vite qu’un vendredi soir

    Pour éviter l’averse

    Dans les relents d’hier

    Je n’avais pas fait de plan

    Dans ma tête tempête

    De neige et de rage

    Dans ma tête d’orage

    Demain

    N’existait pas nécessairement

    Car je ne traverse pas

    Toujours l’hiver

    Mais tu m’éveilles

    Avant la chute

    Souvent

    À force de soupirs

    Et de maintenant

    Alors je me jette

    Dans les bras du jour

    Espérant

    Qu’il me mettra au monde

    Demain

    C’est improbable

    Le destin

    N’existe pas tout seul

    Et je ne projette rien

    Que ma voix

    Que des mots immédiats

     

    Amélie Prévost


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  • Charles Ferdinand Ramuz

    Charles Ferdinand Ramuz (1878 - 1947) est un écrivain et poète suisse. Son œuvre comprend des romans, des essais et des poèmes où figurent au premier plan les espoirs et les désirs de l'être humain. Ramuz s'est inspiré dans d'autres formes d'art (notamment la peinture et le cinéma) pour contribuer à la redéfinition du roman.

     

     

     

    MACHINE

     

    L’homme est en haut de son siège, porté

    magnifiquement au-dessus des choses ;

    la ligne qu’il trace avec ses épaules

    est dans l’air aussi droite que la cime des blés.

     

    Il va droit devant lui, en avant, en arrière;

    sa machine est en fer ;

    elle est tirée par deux chevaux

    qui sont des chevaux militaires ;

    il est assis dessus comme un héros d’Homère.

    Sa machine fait un bruit de guerre,

    et on entend les sauterelles

    qui essaient d’imiter ce bruit avec leurs ailes.

     

    Les ciseaux d’acier grincent ; elles grincent pareilles

    avec leur sécheresse à ces ciseaux d’acier ;

    c’est quand la terre se fend : — il n’a que sa chemise

    et elle est largement ouverte par devant ; —

    dureté, sécheresse, c’est quand la terre se fend ;

     

    la tige des épis tinte comme des tringles,

    et, dans le ciel de tôle peinte,

    le clocher dresse ses lames de fer-blanc.

     

    Charles Ferdinand Ramuz


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  • Geneviève BoudreauGeneviève Boudreau est née aux Îles-de-la-Madeleine et habite aujourd’hui Québec. Elle est enseignante de littérature. Ses poèmes ont été publiés dans la revue Estuaire, Elle parle souvent de la mer, de la ville et de l’archipel et invite à une lecture intime du monde, poser un regard sur le temps et soi.

     

    Ils n’ont pas su regarder ils ont laissé

    Vieillir le temps

    Le dernier miracle se balance

    À la poutre du garage

    C’est toujours la même voix

    Perdue la même voix de couteaux qui appelle

    La flèche se fiche dans l’œil

    Et la pomme tombe au sol

     

    Ils diront

    Que la terre est nue que la mer est sel

    Que l’air est rare

    Ils n’entendent pas

    Le bruit sourd de la pierre sur la cible

    Le crissement du sang gelé

    Sous la botte

     

    Ils appellent cela vivre

     

    Je vais plus vite j’aboie j’apprends comment

    Se creuse un passage

    Sous la clôture

     

    On laisse bien s’enfuir

    Les chiens

    Lorsqu’ils se mettent à mordre

     

     

    Geneviève Boudreau


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  • Paul Valéry

    Le parcours du poète et philosophe français Paul Valéry (1871-1945) est particulier. Influencé par Verlaine et Mallarmé, il écrit une centaine de poèmes symbolistes. Un bouleversement passionnel le fait renoncer à la poésie. Après vingt ans de silence, elle le rappelle. En quête d’idéal de poésie pure, il crée un langage dans le langage, une union intime entre parole et esprit, une magie poétique pour des poèmes refusant toute finalité.

     

    La fileuse

     

    Assise, la fileuse au bleu de la croisée

    Où le jardin mélodieux se dodeline ;

    Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée.

     

    Lasse, ayant bu l’azur, de filer la câline

    Chevelure, à ses doigts si faibles évasive,

    Elle songe, et sa tête petite s’incline.

     

    Un arbuste et l’air pur font une source vive

    Qui, suspendue au jour, délicieuse arrose

    De ses pertes de fleurs le jardin de l’oisive.

     

    Une tige, où le vent vagabond se repose,

    Courbe le salut vain de sa grâce étoilée,

    Dédiant magnifique, au vieux rouet, sa rose.

     

    Mais la dormeuse file une laine isolée ;

    Mystérieusement l’ombre frêle se tresse

    Au fil de ses doigts longs et qui dorment, filée.

     

    Le songe se dévide avec une paresse

    Angélique, et sans cesse, au doux fuseau crédule,

    La chevelure ondule au gré de la caresse...

     

    Derrière tant de fleurs, l’azur se dissimule,

    Fileuse de feuillage et de lumière ceinte :

    Tout le ciel vert se meurt. Le dernier arbre brûle.

     

    Ta sœur, la grande rose où sourit une sainte,

    Parfume ton front vague au vent de son haleine

    Innocente, et tu crois languir... Tu es éteinte

     

    Au bleu de la croisée où tu filais la laine.

     

     

    Valéry, Paul


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