• Un poème d'Alexis LefrançoisLefrançois, Alexis (1943 -), poète québécois d’adoption, grandit en Belgique. Sa poésie oscille entre deux pôles: le premier s’exprime par images tranchantes et nettes ainsi que par une syntaxe tendue reflétant la passion, la déraison et le tourment. Le deuxième, plus léger, rappelle la poésie de Queneau, Prévert et Vian. Lefrançois est également traducteur littéraire et éleveur de chèvres angora.

     

    rencontré le lilas rencontré la nana

    salut lilas salut nana

    mangé le lilas mangé la nana

    rencontré l’hirondelle l’odeur de l’herbe

    le rhube des foins le vert du pré

    gloups! mangé

    l’odeur le rhube le vert

    mangé le pré mangé les ailes

     

    rencontré la nana rencontré le chagrin

    salut nana salut chagrin

    toute mangé mangé

    papa mangé maman

    mangé pépère mangé

    l’envie de faire des cumulets

    de montrer mon derrière

    mangé l’mouchoir

    où je m’avions mouché pleuré

    mâché toute mâché brouté

    tout avalé rien digéré

     

    salaud d’passé qui m’est resté

    sur l’estomaque sur l’estomache

    va m’falloir d’la p’tite vache

    et de l’aqua

    seltzer misère

     

    et bouark de bouark

    et pouatch de pouatch

    salaud d’passé qui m’est resté

     

    Lefrançois, Alexis


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  • Un poème de Gu ChengGu Cheng (1957 – 1993) était un célèbre poète, essayiste et romancier chinois moderne. Il était un membre éminent des " Misty Poets ", un groupe de poètes modernistes chinois. Il s’est exilé sur l'île de Waiheke, en Nouvelle-Zélande en 1987. En 1993, Gu Cheng, dans un accès de folie, a tué sa femme avant de se suicider.

     

     

    La terre est courbe

    qui te cache à mon regard

    je n’aperçois que le ciel bleu

    de ton cœur dans le lointain

     

    est-ce du bleu ? Du vrai bleu

    le bleu même du langage

    j’aimerais apporter la joie au monde

    mais les sourires se figent sur les lèvres

     

    qu’on me donne plutôt un nuage

    pour effacer les clairs moments

    viennent les larmes à mes yeux

    vienne le sommeil à mon soleil

     

    Gu Cheng - La terre est courbe Traduit du chinois par Isabelle Bijon (1981)


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  • Les dieux sont panacée de frustrés de cocus
    Qui fomentent des lois pas plus haut que leur cul
    Et d'Olympe de Gouges à Rosa Luxemburg
    La femme est l'oubliée d'une histoire à rebours
    C'est pas faute d'avoir fait sonner le réveil
    De Louise Michel jusqu'à Simone Veil
    Camarade entends-tu le viol noir des corbeaux
    Que les hommes sont laids pourtant que l'homme est beau
    Avec le temps va rien s'en va

    Le bizness a fauché les goûts et les couleurs
    L’abeille et le pollen la racine et la fleur
    On boit son pot de terre on ronge ses gravats
    Puisque le prince a dit ça va c'est que ça va
    Fukushima espère un envol d'étourneaux
    Un champignon de soie laque son kimono
    La bombe A le bombyx vont à Nécrorama
    Où les rayons d’la mort sont des rayons gamma
    Avec le temps va rien s’en va

    Un vandale a vendu la banquise aux banquiers
    L'eau monte aux Caïmans fais gaffe à ton chéquier
    Quand la misère va la bourse en fait autant
    Quand l'hirondelle est morte on achète un printemps
    Ils ont ruiné l'esclave et c'était leur client
    Dans l'or de leur cercueil ils ne sont pas brillants
    Ces pauvres pharaons leur momie fait fiasco
    Et Wall Street voit grimper l’action des asticots
    Avec le temps va rien s’en va

    Quand les plus jamais ça sombrent en amnésie
    Le grand soir à l'index et la fleur au fusil
    Le sondage aux moutons la parole aux roquets
    Et le vote aux pigeons et la presse aux laquais
    Quand les rats scélérats ont largué le cargo
    Quand un grand écran plat verse au tout-à-l'ego
    Sa bave de plasma au niveau caniveau
    Camarade entends-tu la fuite des cerveaux
    Avec le temps va rien s’en va

    Je suis le souvenir brûlé de Pompéi
    Ce revenant venu te parler du pays
    Cet amant pétrifié au fond d'un lupanar
    Carcasse calcinée d'un éternel panard
    La cendre balayée je me rappelle encore
    Ce rêve de volcan à l'orée de ton corps
    Dans la lave drapé ton buste reste intact
    Pareillement ma main s'enflamme à son contact
    Avec le temps on aime encore.

     

    Bernard Joyet


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  • Se sentir vivant

     

     

     

     

     

     

    Se sentir vivant, respirer, marcher, ouvrir la fenêtre "grande", écouter chanter les oiseaux, écouter la vie et chanter la cafetière. . . .

    Se sentir vivant, se maquiller, choisir pull et lunettes roses, éteindre la radio aux nouvelles noires.

    Se sentir vivant aux parfums du jardin, cueillir les roses, faire un bouquet pour toi, pour vous, pour moi !

    Se sentir vivant, fermer la porte, chausser ses baskets, courir dans le parc à la conquête des canards de !'étang, échanger avec le passant, goûter la pluie, le vent : se sentir vivant . . .

    Aimer. écouter, rencontrer, voir, entendre, écrire : toi, moi,

    nous, envers et contre temps nos mots et maux en bouquets, nos maux allégés parce qu'écoutés. . .

    Nous vivants. : oiseaux de passage du temps qui passe.

     

     

    Michèle S.(11/06/2020)


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  • Un poème d'Aimé Césaire

    Aimé Césaire (1913 - 2008) est un écrivain et homme politique français, à la fois poète, dramaturge, essayiste, et biographe. Fondateur et représentant majeur du mouvement littéraire de la négritude avec Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas, anticolonialiste résolu, il mène en parallèle une carrière politique en tant que député de la Martinique et maire de Fort-de-France durant cinquante-six années consécutives, de 1945 à 2001.

     

    J'habite une blessure sacrée
    j'habite des ancêtres imaginaires
    j'habite un vouloir obscur
    j'habite un long silence
    j'habite une soif irrémédiable
    j'habite un voyage de mille ans
    j'habite une guerre de trois cent ans
    j'habite un culte désaffecté
    entre bulbe et caïeu j'habite l'espace inexploité
    j'habite du basalte non une coulée
    mais de la lave le mascaret
    qui remonte la valleuse à toute allure
    et brûle toutes les mosquées
    je m'accommode de mon mieux de cet avatar
    d'une version du paradis absurdement ratée
    - c'est bien pire qu'un enfer - 
    j'habite de temps en temps une de mes plaies
    chaque minute je change d'appartement
    et toute paix m'effraie



    Aimé Césaire, "Calendrier lagunaire"


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  • Un poème de Karin Boyle

     

    Karin Boye est une romancière et poétesse suédoise (1900 - 1941). Un des es livres les plus connus est « Kallocaïne », une fiction au moins aussi forte que Le Meilleur des mondes (Huxley, 1932) ou 1984(Orwell, 1949).

     

     

     

    Calme du soir 

    Sens comme est proche la Réalité.
    Elle respire tout près d’ici
    dans les soirs sans vent.
    Elle se montre peut-être quand nul ne le croit.

    Le soleil glisse sur les herbes et les roches.
    Dans son jeu silencieux
    se cache l’esprit de vie.
    Jamais il ne fut si proche que ce soir.
    J’ai rencontré un étranger qui se taisait
    Si j’avais tendu la main
    j’eusse effleuré son âme
    quand nos pas timides se sont croisés.

     

    Karin Boye (Pour l’amour de l’arbre)


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  • Un poème de Marie-Célie Agnant

    La poète, écrivaine, traductrice  Marie-Célie Agnant (1953 - ) est née en Haïti et vit au Québec depuis 1970. Elle est aussi conteuse et investie dans le théâtre. Ses œuvres démontrent son engagement à travers des thèmes tels que la solitude, le racisme, l’exclusion et l’exil. 

     

    Poème de ma mère 

    la vie avait jeté des paillettes

    dans ses yeux

    elle confondait dès lors le soui-manga et l’aigle

    l’accolade distraite du pèlerin

    aux fruits doux

    qui auraient pu mûrir

    lentement

    longuement

    dans les jardins

    abrités par ses jupons d’antan

     

    elle avait cru réinventer la roue, ma mère

    mais sa gaieté ne faisait qu’ânonner

    avec son balai elle dansait la polka

    l’habillait d’un paletot et d’un haut-de-forme

    lui faisait la révérence en lui disant :

    « bonjour, Monsieur »

    tandis que sa voix fêlée

    se brisait

    sur les murs d’un palais de vent

     

    ma mère marchait dans la vie

    comme un oiseau blessé bât de l’aile

    toute musique pour elle

    se limitait aux mélopées

    de ses espoirs

    fracassés contre sa couche

    le cliquetis affolant la poursuivait sans cesse

    comme le chant entêté

    d’un squelette épinglé à son dos

     

    elle avait les traits d’une Eurydice

    fuyant la mort

    ma mère

    sur son chemin ni jardin ni fontaine

    rien qu’une lune voilée et le sanglot splendide

    du palais de vent qui s’écroule

    et l’accompagne jusqu’à la fin de tout... 

     

    Marie-Célie Agnant


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