• Gaston Couté

     

     

    Gaston Couté (1880 - 1911) est un poète libertaire1 et chansonnier français, connu pour ses textes antimilitaristes, sociaux et anarchistes utilisant parfois le patois beauceron ou l'argot.

     

     

     

     

    Je r'pass' tous les ans quasiment
    Dans les mêm's parages,
    Et tous les ans j'trouv' du chang'ment
    De d'ssus mon passage ;
    A tous les coups c'est pas l'mêm' chien
    Qui gueule à mes chausses ;
    Et pis voyons, si je m'souviens,
    Voyons dans c'coin d'Beauce.

    Y avait dans l'temps un bieau grand ch'min
    - Cheminot, cheminot, chemine ! -
    A c't'heur' n'est pas pus grand qu'ma main...
    Par où donc que j'chemin'rai d'main?

    En Beauc' vous les connaissez pas ?
    Pour que ren n'se parde,
    Mang'rint on n'sait quoué ces gas-là,
    l's mang'rint d'la marde !
    Le ch'min c'était, à leu' jugé
    D'la bonn' terr' pardue :
    A chaqu' labour i's l'ont mangé
    D'un sillon d'charrue...

    Z'ont groussi leu's arpents goulus
    D'un peu d'gléb' tout' neuve ;
    Mais l'pauv' chemin en est d'venu
    Minc' comme eun' couleuve.
    Et moué qu'avais qu'li sous les cieux
    Pour poser guibolle !...
    L'chemin à tout l'mond', nom de Guieu !
    C'est mon bien qu'on m'vole !...

    Z'ont semé du blé su l'terrain
    Qu'i's r'tir'nt à ma route ;
    Mais si j'leu's en d'mande un bout d'pain,
    l's m'envoy'nt fair' foute !
    Et c'est p't-êt' ben pour ça que j'voués,
    A m'sur' que c'blé monte,
    Les épis baisser l'nez d'vant moué
    Comm' s'i's avaient honte !...

    O mon bieau p'tit ch'min gris et blanc
    Su' l'dos d'qui que j'passe !
    J'veux pus qu'on t'serr' comm' ça les flancs,
    Car moué, j'veux d'l'espace !
    Ousqu'est mes allumett's?... A sont
    Dans l'fond d'ma pann'tière...
    Et j'f'rai ben r'culer vos mouéssons,
    Ah ! les mangeux d'terre !...

    Y avait dans l'temps un bieau grand ch'min,
    - Cheminot, cheminot, chemine ! -
    A c't'heur' n'est pas pus grand qu'ma main...
    J'pourrais bien l'élargir, demain !

     

    Gaston Couté


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  • Danielle Messia (1956 - 1985) est une chanteuse française. Auteure-compositrice-interprète à la sensibilité exacerbée, elle meurt à 28 ans des suites d'une leucémie.

    Je t'écris de la main gauche
    Celle qui n'a jamais parlé
    Elle hésite, est si gauche
    Que je l'ai toujours caché

    Je la mettais dans ma poche
    Et là, elle broyait du noir
    Elle jouait avec les croches
    Et s'inventait des histoires

    Je t'écris de la main gauche
    Celle qui n'a jamais compté
    C’est celle qui faisait des fautes
    Du moins on l'a raconté

    Je m'efforçais de la perdre
    Pour trouver le droit chemin
    Une vie sans grand mystère
    Où l’on ne se donne pas la main

    Des mots dans la marge étroite
    Tout tremblant qui font des dessins
    Je me sens si maladroite
    Et pourtant je me sens bien

    Tiens voilà, c'est ma détresse
    Tiens voilà, c'est la vérité
    Je n'ai jamais eu d'adresse
    Rien qu'une fausse identité

    Je t'écris de la main bête
    Qui n'a pas le poing serré
    Pour la guerre elle n'est pas prête
    Pour le pouvoir n'est pas douée

    Voilà que je la découvre
    Comme un trésor oublié
    Une vue que je recouvre
    Pour les sentiers égarés

    On prend tous la ligne droite
    C'est plus court, oh oui, c'est plus court
    On voit pas qu'elle est étroite
    Qu’il y’a plus de place pour l'amour

    Je voulais dire que je t'aime
    Sans espoir et sans regrets
    Je voulais dire que je t'aime, t'aime
    Parce que ça semble vrai

     


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  • Un poème de Geneviève Desrosiers

    Geneviève Desrosiers (1970-1996) est une poète québécoise. Elle publie un poème de son vivant, « Nous ». Suite à son décès accidentel, ses autres poèmes sont découverts par l’éditeur de L’Oie de Cravan et publiés dans un recueil intitulé « Nombreux seront nos ennemis »qui en est à sa troisième édition. Desrosiers joue de la langue pour exprimer légèreté et noirceur, cynisme et humour; le tout teinté d’une humanité profonde. 

     

    Nous

     

    Nous aurons des douches neuves remplies d’alluvions et d’odeurs atroces.

    Nos corps pleureront des gouttelettes de suie brune.

    Tu verras comme nous serons heureux.

    Tous les jours, nous encenserons nos quinze ans.

    Nos fauteuils de velours râpé atteindront la cime des cieux, nous aurons même la foi.

    Les devins s’arrêteront à notre porte fermée pour quérir un verre de lait.

    Nos enfants ne diront jamais rien.

    Les matins seront chauds, les soirs froids.

    Nos yeux ne se quitteront que pour aller cueillir des pommes vertes que nous laisserons paresseusement choir dans un grand panier d’osier aux éclats ternes.

    Tu verras comme nous serons heureux.

    Nous donnerons des perles aux cochons, des sous aux pauvres, de l’alcool aux alcooliques, des baisers aux amoureux, de la viande aux chiens, des poissons aux oiseaux et du blé aux assassins.

    Nos amis ne nous quitteront plus.

    Nous mettrons nos mères et nos pères au champ d’honneur.

    Les alchimistes gérontologues feront le pied de grue devant des fenêtres que nous aurons nombreuses et propres.

    La musique adoucira nos mœurs terribles et dégradantes.

    Nous parlerons français avec un accent salvadorien afin de se rappeler notre défunt Chico mort à la guerre comme une carpe.

    Nous aurons des oiseaux de proie blottis au creux des armoires, des coqs en pâte et des poules au pot.

    Nombreux seront nos ennemis.

    Tu verras comme nous serons heureux.

     

    Geneviève Desrosiers


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  • Un poème de Verlaine

     

    Paul Verlaine est un écrivain et poète français (1844 - 1896). Sa vie est bouleversée quand il rencontre Arthur Rimbaud en 1871. Verlaine est reconnu comme un maître par la génération suivante. Son style est fait de musicalité et de fluidité, jouant avec les rythmes impairs, associant mélancolie et clairs-obscurs. Il est en résonance avec l'inspiration de certains peintres impressionnistes ou des compositeurs (Gabriel Fauré, Claude Debussy).

     

     

    Walcourt

     

    Briques et tuiles,
    Ô les charmants
    Petits asiles
    Pour les amants !

     

    Houblons et vignes,
    Feuilles et fleurs,
    Tentes insignes
    Des francs buveurs !

     

    Guinguettes claires,
    Bières, clameurs,
    Servantes chères
    À tous fumeurs !

     

    Gares prochaines,
    Gais chemins grands…
    Quelles aubaines,
    Bons juifs-errants !

     

    Paul Verlaine


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  • Un poème d'Alexis LefrançoisLefrançois, Alexis (1943 -), poète québécois d’adoption, grandit en Belgique. Sa poésie oscille entre deux pôles: le premier s’exprime par images tranchantes et nettes ainsi que par une syntaxe tendue reflétant la passion, la déraison et le tourment. Le deuxième, plus léger, rappelle la poésie de Queneau, Prévert et Vian. Lefrançois est également traducteur littéraire et éleveur de chèvres angora.

     

    rencontré le lilas rencontré la nana

    salut lilas salut nana

    mangé le lilas mangé la nana

    rencontré l’hirondelle l’odeur de l’herbe

    le rhube des foins le vert du pré

    gloups! mangé

    l’odeur le rhube le vert

    mangé le pré mangé les ailes

     

    rencontré la nana rencontré le chagrin

    salut nana salut chagrin

    toute mangé mangé

    papa mangé maman

    mangé pépère mangé

    l’envie de faire des cumulets

    de montrer mon derrière

    mangé l’mouchoir

    où je m’avions mouché pleuré

    mâché toute mâché brouté

    tout avalé rien digéré

     

    salaud d’passé qui m’est resté

    sur l’estomaque sur l’estomache

    va m’falloir d’la p’tite vache

    et de l’aqua

    seltzer misère

     

    et bouark de bouark

    et pouatch de pouatch

    salaud d’passé qui m’est resté

     

    Lefrançois, Alexis


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  • Un poème de Gu ChengGu Cheng (1957 – 1993) était un célèbre poète, essayiste et romancier chinois moderne. Il était un membre éminent des " Misty Poets ", un groupe de poètes modernistes chinois. Il s’est exilé sur l'île de Waiheke, en Nouvelle-Zélande en 1987. En 1993, Gu Cheng, dans un accès de folie, a tué sa femme avant de se suicider.

     

     

    La terre est courbe

    qui te cache à mon regard

    je n’aperçois que le ciel bleu

    de ton cœur dans le lointain

     

    est-ce du bleu ? Du vrai bleu

    le bleu même du langage

    j’aimerais apporter la joie au monde

    mais les sourires se figent sur les lèvres

     

    qu’on me donne plutôt un nuage

    pour effacer les clairs moments

    viennent les larmes à mes yeux

    vienne le sommeil à mon soleil

     

    Gu Cheng - La terre est courbe Traduit du chinois par Isabelle Bijon (1981)


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  • Les dieux sont panacée de frustrés de cocus
    Qui fomentent des lois pas plus haut que leur cul
    Et d'Olympe de Gouges à Rosa Luxemburg
    La femme est l'oubliée d'une histoire à rebours
    C'est pas faute d'avoir fait sonner le réveil
    De Louise Michel jusqu'à Simone Veil
    Camarade entends-tu le viol noir des corbeaux
    Que les hommes sont laids pourtant que l'homme est beau
    Avec le temps va rien s'en va

    Le bizness a fauché les goûts et les couleurs
    L’abeille et le pollen la racine et la fleur
    On boit son pot de terre on ronge ses gravats
    Puisque le prince a dit ça va c'est que ça va
    Fukushima espère un envol d'étourneaux
    Un champignon de soie laque son kimono
    La bombe A le bombyx vont à Nécrorama
    Où les rayons d’la mort sont des rayons gamma
    Avec le temps va rien s’en va

    Un vandale a vendu la banquise aux banquiers
    L'eau monte aux Caïmans fais gaffe à ton chéquier
    Quand la misère va la bourse en fait autant
    Quand l'hirondelle est morte on achète un printemps
    Ils ont ruiné l'esclave et c'était leur client
    Dans l'or de leur cercueil ils ne sont pas brillants
    Ces pauvres pharaons leur momie fait fiasco
    Et Wall Street voit grimper l’action des asticots
    Avec le temps va rien s’en va

    Quand les plus jamais ça sombrent en amnésie
    Le grand soir à l'index et la fleur au fusil
    Le sondage aux moutons la parole aux roquets
    Et le vote aux pigeons et la presse aux laquais
    Quand les rats scélérats ont largué le cargo
    Quand un grand écran plat verse au tout-à-l'ego
    Sa bave de plasma au niveau caniveau
    Camarade entends-tu la fuite des cerveaux
    Avec le temps va rien s’en va

    Je suis le souvenir brûlé de Pompéi
    Ce revenant venu te parler du pays
    Cet amant pétrifié au fond d'un lupanar
    Carcasse calcinée d'un éternel panard
    La cendre balayée je me rappelle encore
    Ce rêve de volcan à l'orée de ton corps
    Dans la lave drapé ton buste reste intact
    Pareillement ma main s'enflamme à son contact
    Avec le temps on aime encore.

     

    Bernard Joyet


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  • Un poème d'Aimé Césaire

    Aimé Césaire (1913 - 2008) est un écrivain et homme politique français, à la fois poète, dramaturge, essayiste, et biographe. Fondateur et représentant majeur du mouvement littéraire de la négritude avec Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas, anticolonialiste résolu, il mène en parallèle une carrière politique en tant que député de la Martinique et maire de Fort-de-France durant cinquante-six années consécutives, de 1945 à 2001.

     

    J'habite une blessure sacrée
    j'habite des ancêtres imaginaires
    j'habite un vouloir obscur
    j'habite un long silence
    j'habite une soif irrémédiable
    j'habite un voyage de mille ans
    j'habite une guerre de trois cent ans
    j'habite un culte désaffecté
    entre bulbe et caïeu j'habite l'espace inexploité
    j'habite du basalte non une coulée
    mais de la lave le mascaret
    qui remonte la valleuse à toute allure
    et brûle toutes les mosquées
    je m'accommode de mon mieux de cet avatar
    d'une version du paradis absurdement ratée
    - c'est bien pire qu'un enfer - 
    j'habite de temps en temps une de mes plaies
    chaque minute je change d'appartement
    et toute paix m'effraie



    Aimé Césaire, "Calendrier lagunaire"


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  • Un poème de Karin Boyle

     

    Karin Boye est une romancière et poétesse suédoise (1900 - 1941). Un des es livres les plus connus est « Kallocaïne », une fiction au moins aussi forte que Le Meilleur des mondes (Huxley, 1932) ou 1984(Orwell, 1949).

     

     

     

    Calme du soir 

    Sens comme est proche la Réalité.
    Elle respire tout près d’ici
    dans les soirs sans vent.
    Elle se montre peut-être quand nul ne le croit.

    Le soleil glisse sur les herbes et les roches.
    Dans son jeu silencieux
    se cache l’esprit de vie.
    Jamais il ne fut si proche que ce soir.
    J’ai rencontré un étranger qui se taisait
    Si j’avais tendu la main
    j’eusse effleuré son âme
    quand nos pas timides se sont croisés.

     

    Karin Boye (Pour l’amour de l’arbre)


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  • Un poème de Marie-Célie Agnant

    La poète, écrivaine, traductrice  Marie-Célie Agnant (1953 - ) est née en Haïti et vit au Québec depuis 1970. Elle est aussi conteuse et investie dans le théâtre. Ses œuvres démontrent son engagement à travers des thèmes tels que la solitude, le racisme, l’exclusion et l’exil. 

     

    Poème de ma mère 

    la vie avait jeté des paillettes

    dans ses yeux

    elle confondait dès lors le soui-manga et l’aigle

    l’accolade distraite du pèlerin

    aux fruits doux

    qui auraient pu mûrir

    lentement

    longuement

    dans les jardins

    abrités par ses jupons d’antan

     

    elle avait cru réinventer la roue, ma mère

    mais sa gaieté ne faisait qu’ânonner

    avec son balai elle dansait la polka

    l’habillait d’un paletot et d’un haut-de-forme

    lui faisait la révérence en lui disant :

    « bonjour, Monsieur »

    tandis que sa voix fêlée

    se brisait

    sur les murs d’un palais de vent

     

    ma mère marchait dans la vie

    comme un oiseau blessé bât de l’aile

    toute musique pour elle

    se limitait aux mélopées

    de ses espoirs

    fracassés contre sa couche

    le cliquetis affolant la poursuivait sans cesse

    comme le chant entêté

    d’un squelette épinglé à son dos

     

    elle avait les traits d’une Eurydice

    fuyant la mort

    ma mère

    sur son chemin ni jardin ni fontaine

    rien qu’une lune voilée et le sanglot splendide

    du palais de vent qui s’écroule

    et l’accompagne jusqu’à la fin de tout... 

     

    Marie-Célie Agnant


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