• "Et le cœur se brise" de Jack Spicer

     

    Jack Spicer1 (1925 - 1965) est un poète, nouvelliste, romancier américain. Il fut une figure centrale du mouvement de la Renaissance de San Francisco avec Kenneth Rexroth.

     

     

     

    Et le cœur se brise

    En petits morceaux d'ombre

    Presque au hasard

    Sans signification

    Comme un diamant

    Avec dans son centre un diamant

    Ou un roc

    Un roc

    J'ai peur que l'Amour ne pose trop crûment sa question

    Et je ne sais plus ce qui m'a fait venir ici

    Pas plus que l'os ne peut répondre à l'os dans le bras

    Pas plus que l'ombre ne peut voir l'ombre

    Nous nous dirigeons vers la mort

    Comme qui ferait du canot dans un petit lac

    Ou à chaque extrémité il n'y aurait que des branches de pin

    - Nous allons vers la mort en barque

    A cœur ou à corps brisés

    Ce choix est réel. Le diamant. C'est lui

    Que je questionne.

     

    Jack Spicer


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  • Départ de Léopold Sédar Senghor

     

    Léopold Sédar Senghor (1906 - 2001) est un poète, écrivain, homme d'État français, puis sénégalais et premier président de la République du Sénégal (1960-1980). Il fut aussi le premier Africain à siéger à l'Académie française. Sa poésie, fondée sur le chant de la parole incantatoire, est construite sur l'espoir de créer une Civilisation de l'Universel. Par ailleurs, il approfondit le concept de négritude, notion introduite par Aimé Césaire.

       

     

    Je suis parti

    Par les chemins bordés de rosée

    Où piaillait le soleil. 

    Je suis parti

    Loin des jours croupissants

    Et des carcans,

    Vomissant des laideurs

    A pleine gueule. 

    Je suis parti

    Pour d'étranges voyages,

    Léger et nu,

    Sans bâton ni besace,

    Sans but.

    Je suis parti

    Pour toujours

    Sans pensée de retour.

    Vendez tous mes troupeaux,

    Mais pas les bergers avec. 

    Je suis parti

    Vers des pays bleus,

    Vers des pays larges,

    Vers des pays de passions tourmentés de tornades,

    Vers des pays gras et juteux. 

    Je suis parti pour toujours,

    Sans pensée de retour.

    Vendez tous mes bijoux. 

     

    Léopold Sédar Senghor


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  • Un poème d'Adonis

     

    Adonis, pseudonyme d'Ali Ahmed Saïd, est un poète et critique littéraire syrien d'expressions arabe et française, né en1930. Il est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands poètes arabes vivants, notamment à la suite de la disparition de Mahmoud Darwich.

     

     

     

    Cet enfant que je fus s'en vint à moi

    Une fois, 

    Inconnu son visage. 

    Il ne dit mot, nous cheminâmes

    Chacun fixant l'autre en silence, nos pas

    Rivière s'en allant, inconnue. 

    Des racines nous ont réunis, au nom de ces feuilles qui voyagent dans le vent

    Nous nous sommes séparés,

    Forêt écrite par la terre, contée par les saisons. 

    Toi l'enfant que je fus, approche :

    Quoi, désormais, pour nous unir, et que nous dire ? 

     

    Adonis


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  • "Dans le jardin" de Isabelle DamotteIsabelle Damotte est née en 1962, elle a enseigné dans les écoles primaires, avant de se consacrer à l’écriture et à toutes les formes de médiation autour de la poésie contemporaine : rencontres, ateliers, jeux. Son plus récent recueil : Le gâteau tout seul (Éditions Soc & Foc, 2017).

     

    Dans le jardin attendent encore

    quelques planches abandonnées 

    Maman ouvre la porte

    appuie sa joue contre les pierres

    ridées 

    Devant

    la baptiste dévorée de lumière

    elle se souvient

    que sa petite fille

    en colère

    il y a longtemps

    voulait soulever

    la dalle blanche

    du cimetière 

    Toi seul n’as pas grandi

    petit frère

    capitaine capitaine

    du bateau 

    dans la maison

    volets ouverts 

     

    Isabelle Damotte


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  • "Au cabaret vert" d'Arthur Rimbaud

    Arthur Rimbaud est un poète français (1854 - 1891). Bien que brève, la densité de son œuvre poétique fait d'Arthur Rimbaud une des figures premières de la littérature française. Des vers comme ceux du Bateau ivre, du Dormeur du val ou de Voyelles comptent parmi les plus célèbres de la poésie française. La précocité de son génie et sa vie aventureuse contribuent à forger la légende du poète.

     

     

     

    Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines

    Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi. 

    — Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines

    De beurre et du jambon qui fût à moitié froid. 

    Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table

    Verte : je contemplai les sujets très naïfs

    De la tapisserie. — Et ce fut adorable,

    Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

    — Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure ! — 

    Rieuse, m'apporta des tartines de beurre, 

    Du jambon tiède, dans un plat colorié, 

    Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse

    D'ail, — et m'emplit la chope immense, avec sa mousse

    Que dorait un rayon de soleil arriéré.  

     

    Arthur Rimbaud, "Au Cabaret-Vert"


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  • Un texte de Ghérasim Luca

     

    Ghérasim Luca né à Bucarest en 1913et mort à Paris en 1994, est un poète d'origine roumaine dont la majeure partie de l’œuvre a été publiée en français. Bien qu'il ait côtoyé certains surréalistes français, il n'a jamais appartenu au groupe.

     

     

    Je te flore /

    tu me faune /

    je te peau / je te porte / et te fenêtre /

    tu m'os / tu m'océan / tu m'audace / tu me météorite /

    je te clé d'or / je t'extraordinaire / tu me paroxysme / tu me paroxysme / et me paradoxe / je te clavecin / tu me silencieusement / tu me miroir / je te montre / tu me mirage / tu m'oasis / tu m'oiseau / tu m'insecte / tu me cataracte / je te lune / tu me nuage / tu me marée haute / je te transparente / tu me pénombre

     

    Ghérasim Luca


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  • Un poète "maudit" : Tristan Corbière

     

    Tristan Corbière, (1845 - 1875) est un poète français, proche du symbolisme, figure du « poète maudit ». Auteur d'un unique recueil poétique, « Les Amours jaunes », Tristan Corbière mène une vie marginale et miséreuse. Il meurt à 29 ans retranché dans son vieux manoir breton, incompris de ses contemporains et sa poésie novatrice ne sera reconnue que bien après sa mort.

     

     

    Ne fut quelqu'un, ni quelque chose

    Son naturel était la pose. 

    Pas poseur, — posant pour l'unique ; 

    Trop naïf, étant trop cynique ; 

    Ne croyant à rien, croyant à tout. 

    — Son goût était dans le dégoût. 

    Trop crû, — parce qu'il fut trop cuit, 

    Ressemblant à rien moins qu'à lui, 

    Il s'amusa de son ennui, 

    Jusqu'à s'en réveiller la nuit. 

    Flâneur au large, — à la dérive, 

    Épave qui jamais n'arrive...

    Trop Soi pour se pouvoir souffrir, 

    L'esprit à sec et la tête ivre, 

    Fini, mais ne sachant finir, 

    Il mourut en s'attendant vivre

    Et vécut, s'attendant mourir.

    Ci-gît, — cœur sans cœur, mal planté, 

    Trop réussi — comme raté. 

     

    Tristan Corbière, extrait du poème "Épitaphe"


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  • Un poème d'Albane GelléAlbane Gellé. Née en 1971, elle vit autour de ses deux passions : cheval et poésie. Côté cheval, elle accueille petits et grands à Chênehutte (49) pour des moments équestres. Côté poésie, elle a publié une vingtaine de livres, et se déplace un peu partout pour les accompagner. Elle aime aussi beaucoup partager ses auteurs préférés, en accrochant leurs poèmes sur des chemins en forêt, en les partageant sur son blog, en emportant leurs recueils partout où elle va pour faire vibrer la poésie.

     

    Les ficelles emmêlées avec des nœuds

    dans la tête ça ne la gêne pas l’écriture

    c’est pas qu’elle démêle elle démêle rien

    elle dit rien elle se laisse faire je me

    débrouille avec elle il y a pourtant de l’air

    autour mais chaque fois que je me mets

    à écrire c’est comme si j’en avais manqué

    pendant des siècles je respire j’écris

    comme si je me remettais à marcher

    après un accident une maladie ça peut

    arriver plusieurs fois par jour un accident

    une maladie c’est pas rien mais c’est pas

    exceptionnel je n’écris rien d’exceptionnel

    les choses viennent et des mots se collent

    dessus dedans je m’en occupe je les

    accompagne un bout le désordre ne devient

    pas de l’ordre je ne range pas vraiment dans

    la langue j’essaie de trouver juste assez de

    lumière pour y voir clair quand ça arrive

    personne n’est là pour m’entendre de toute

    façon je ne dis rien

     

    Albane Gellé, Extrait de L’air libre, Le Dé Bleu


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  • Amour kerne (Xavier Grall)

     

    Xavier Grall (1930 - 1981) est un poète, écrivain et journaliste breton. En 1952, il entre à la rédaction de La Vie catholique illustrée. Il collabore également pour Le Monde. Xavier Grall admire Rimbaud et Kerouac, poètes vagabonds. Il rêve d’une poésie qui représenterait l’idéal et qui ressemblerait à la rude et légendaire Bretagne.

     

     

     

     

    Amour Kerne

    à l’Ondine

     

    Je te prendrai dans l’émotion des landes

    muettement tu embrasseras ma terre

    Je te prendrai dans la clarté des fontaines

    avidement je te boirai

    Tu portes mes amours mauves

    dans la source des prunelles

    écoute

    les ajoncs et les plantes

    vont chanter pour nous deux

    la nuit fertile, la plage fraternelle

    Nous referons cette Cornouaille mortelle

    secrètement

    dans le lit des hautes herbes

    je te prendrai dans la grange verte

    et ton corps aux semences mélangé

    concevra tout un pays de fougères

    et de genêts.

    Ma belle amie sur la grève allongée

    comme moi désire la mer

    laisse-toi chavirer sous le vent des navires

     

    Xavier Grall


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