• Joséphine Bacon

    Joséphine Bacon est Innue de Pessamit. La poésie et la tradition orale de son peuple la suivent depuis son enfance. Sa poésie au quotidien s’adresse à la mémoire collective, à la nature débridée, à la sagesse, et aux ancêtres. Elle vit à Montréal.

     

    Le Nord m’interpelle.

     

    Ce départ nous mène

    vers d’autres directions

    aux couleurs des quatre nations :

    blanche, l’eau

    jaune, le feu

    rouge, la colère

    noir, cet inconnu

    où réfléchit le mystère.

     

    Cela fait des années que je ne calcule plus,

    ma naissance ne vient pas d’un baptême

    mais plutôt d’un seul mot.

     

    Sommes-nous si loin

    de la montagne à gravir ?

     

    Nos sœurs de l’Est, de l’Ouest,

    du Sud et du Nord

    chantent-elles l’incantation

    qui les guérira de la douleur

    meurtrière de l’identité ?

    Notre race se relèvera-t-elle

    de l’abîme de sa passion ?

     

    Je dis aux chaînes du cercle :

    Libérez les rêves,

    comblez les vies inachevées,

    poursuivez le courant de la rivière,

    dans ce monde multiple,

    accommodez le songe.

     

    Le passage d’hier à demain

    devient aujourd’hui

    l’unique parole

    de ma sœur

    la terre.

     

    Seul le tonnerre absout

    une vie vécue.

     

    Joséphine Bacon

     


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  • Anna de Noailles

    La poète française Anna de Noailles (1873-1933) crée, au début du XXe siècle, une poésie féminine vibrante de sensibilité, bien loin de l'univers des symbolistes. De Noailles s’enthousiasme pour la nature, cherchant dans son contact une source de sécurité et de calme. La perte de ses proches et la maladie changent sa voix poétique, qui prend alors un ton mélancolique.

     

    Il fera longtemps clair ce soir, les jours allongent.

    La rumeur du jour vif se disperse et s’enfuit,

    Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,

    Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent...

     

    Les marronniers, sur l’air plein d’or et de lourdeur,

    Répandent leurs parfums et semblent les étendre ;

    On n’ose pas marcher ni remuer l’air tendre

    De peur de déranger le sommeil des odeurs.

     

    De lointains roulements arrivent de la ville...

    La poussière qu’un peu de brise soulevait,

    Quittant l’arbre mouvant et las qu’elle revêt,

    Redescend doucement sur les chemins tranquilles ;

     

    Nous avons tous les jours l’habitude de voir

    Cette route si simple et si souvent suivie,

    Et pourtant quelque chose est changé dans la vie ;

    Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir...

     

    Anna de Noailles


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  • Anjela Duval

    Anjela Duval née en 1905 au Vieux-Marché, près de Plouaret (Côtes-du-Nord) et morte en 1981 à Lannion est une poétesse bretonne. Elle est la fille unique d'une famille de cultivateurs, et avait repris la ferme. C'est une paysanne pauvre et simple qui écrit ses poèmes après sa rude journée de travail aux champs sur un cahier d'écolière. Elle lisait le breton depuis très jeune, mais ne s'est mise à l'écrire que dans les années 1960. Elle n'a fréquenté l'école, chez les sœurs dans la commune voisine de Trégrom, que de huit à douze ans (1917). Elle maniait assez bien le français, alors qu'elle avait appris le catéchisme en breton, comme c'était alors la règle.

    Gilles Servat lui consacra une chanson justement intitulée Traoñ an Dour. Gilles Servat raconte que quand on lui disait que l'on comprenait le breton sans le parler, elle répondait pour plaisanter : « comme mon chien… ».

    Ses œuvres complètes (sous le titre Oberenn glok), ont paru en 2000. Tirées en 1000 exemplaires et rapidement épuisées, elles ont été rééditées en 2005, à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance.

     

    Le carême des oiseaux 

    Nous nous déplaçons en groupes
    À raser le sol :
    Nos ailes sont flasques et sans force.
    Nous avons froid, que nos ventres sont légers !
    Nous les pauvres oiseaux sans grenier.
    — Un hiver âpre depuis des semaines.
    La terre a gelé, et l’eau.
    Nos pattes s’engourdissent sur la branche
    Où que le regard porte
    Rien nulle part !… Il faut mourir.
    … En tournoyant par-dessus,
    Nous avons vu dans un coin de la cour
    Une vieille motte : pleine de pépins.
    Hélas !… Le marc est gelé.
    — Brrr… Allons jusqu’au tas de paille.
    Ô joie !… De l’avoine noire. Du grain roux.
    Que les poules ont oubliés ?
    Qu’on a répandus pour nous ?
    Un enfant ? un vieux ? une femme charitable ?
    — Cœur généreux, merci à vous !…
    Nous épluchons le grain à la hâte
    En sautillant, en piaillant…
    — Une ombre ? Le chat noir ?… Méfiance !
    Ffrrou… Cherchons fortune ailleurs.

     

    Anjela Duval

     

    et, si vous connaissez le breton :

    Koraiz an evned 

    Kantren ‘reomp a vagadoù,
    ‘N ur darnijal izel-izel :
    Laosk ha dinerzh hon divaskell.
    Riv hon eus, ha skañv hor c’hofoù !
    Ni evned paour hep grignoloù.
    — Goañv start ‘baoe sizhunvezhioù.
    Skornet an douar hag an dour.
    Klerañ ‘ra hon treid war ar skourr
    Ne vern war be tu treiñ hor sell
    Netra nep lec’h !… Ret ‘vo mervel.
    … En ur droidellat a-us,
    E korn ar porzh hor beus merzet
    Ur gozh voudenn : Enni zo splus.
    Siwazh !… Ar markoù zo kleret.
    — Brrr… Eomp ‘trezek ar bern plouz.
    O joa !… Kerc’h du. Edennoù rous.
    Ankouazhet aze gant ar yer ?
    Pe skuilhet ‘vidomp a-ratozh ?
    Bugel ?… Den kozh ?… Maouez tener ?…
    — Kalon vrokus ; warnoc’h bennozh !…
    Diblusket eo ar greun gant mall
    ‘N ur biklammat, en ur wikal…
    — Ur skeud ?… Ar c’hazh du !… Evezhiañs !…
    Frrrou… D’ul lec’h all da glask hor chañs.


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  • André Frénaud

    Aragon le lance, Éluard et Char l’applaudissent, le poète français André Frénaud (1907 - 1993) commence son parcours poétique sous de bons augures ! Cependant, ce poète en provenance d’une ville industrielle se considère davantage ouvrier qu’artiste, fier de son héritage en charpenterie. Emprisonné durant la deuxième guerre mondiale pendant deux années, ses premiers poèmes sont écrits en prison sur des bouts de papiers provenant de sacs de ciment. Ses textes sont illustrés de lithographes peints par ses nombreux amis peintres. Il reçoit le Grand Prix de la Poésie en 1985. 

     

    Bon an mal an,

    bon gré mal gré,

    bon pied bon œil,

    toujours pareil,

    toujours tout neuf,

    c’est toujours vrai,

    c’est toujours vain,

    ça persévère,

    ça s’exaspère,

    ça prend son temps,

    ça va briller,

    ça s’inscrira,

    irrémédiable,

    indescriptible,

    perdu ravi,

    malheur gaieté,

    le pour le contre,

    la fin la suite,

    commencement,

    flamme épineuse,

    contour changeant,

    la mort qui tousse,

    qui se ravive goût du vif,

    la mort, la joie,

    l’amour se plaint,

    le noir afflue,

    le soleil bas,

    vaillance atteinte,

    feu renversé,

    l’effroi vaincu,

    ornière blanche,

    la neige enfouie,

    les branches vives,

    bon gré mal gré,

    fontaine sourde,

    foudre lointaine,

    torche écumeuse,

    tout dénuement,

    ça vient ça va,

    ça prend son temps,

    ça va venir,

    ça reviendra,

    bon gré mal gré.

     

    André Frénaud


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  • Morgane Eeman nous fait découvrir la poétesse belge Liliane Wouters.


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  • Pierre Corneille , StancesPierre Corneille (1606-1684) est un dramaturge et un poète français. Premier à comprendre que le drame est souvent intérieur, ses personnages tragiques et héroïques sont confrontés à des crises morales où le devoir s’oppose à la passion et où la volonté personnelle repousse ses limites pour survivre. Ses œuvres, puisant dans l’histoire ou dans les légendes, questionnent les valeurs de l’époque, ainsi que les règles de l'écriture classique. Chez l’auteur du “Cid,” pour qui éloquence et poésie sont indiscernables, la poésie héroïque s’oppose au lyrisme de la tendresse, et atteint le sublime ; idéal suprême au XVIIe siècle.

     

    Marquise, si mon visage

    A quelques traits un peu vieux,

    Souvenez-vous qu’à mon âge

    Vous ne vaudrez guère mieux.

    Le temps aux plus belles choses

    Se plaît à faire un affront,

    Et saura faner vos roses

    Comme il a ridé mon front.

    Le même cours des planètes

    Règle nos jours et nos nuits :

    On m’a vu ce que vous êtes

    Vous serez ce que je suis.

    Cependant j’ai quelques charmes

    Qui sont assez éclatants

    Pour n’avoir pas trop d’alarmes

    De ces ravages du temps.

    Vous en avez qu’on adore ;

    Mais ceux que vous méprisez

    Pourraient bien durer encore

    Quand ceux-là seront usés.

    Ils pourront sauver la gloire

    Des yeux qui me semblent doux,

    Et dans mille ans faire croire

    Ce qu’il me plaira de vous.

    Chez cette race nouvelle,

    Où j’aurai quelque crédit,

    Vous ne passerez pour belle

    Qu’autant que je l’aurai dit.

    Pensez-y, belle Marquise.

    Quoiqu’un grison fasse effroi,

    Il vaut bien qu’on le courtise,

    Quand il est fait comme moi.

     

    Pierre Corneille


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  • Nadine Ltaif

    Née au Liban en 1961, Nadine Ltaif a passé les treize premières années de sa vie dans son pays natal avant d’immigrer au Québec avec sa famille et de s’établir à Montréal en 1980. Dès son premier recueil de poèmes, Les métamorphoses d’Ishtar, paru en 1987, elle a été remarquée par sa manière de traiter l’expérience de la migration et de l’exil en puisant dans les mythologies de sa région d’origine, le Moyen-Orient, tout en se mesurant aux réalités de son pays et de sa ville d’accueil. Inspirée aussi bien par la poésie japonaise que par le grand poète libanais Adonis, l’œuvre de Nadine Ltaif est aussi ancrée dans le féminisme.

     

    Aujourd’hui j’ai vu

    comment meurt une ville

    et j’ai été abandonnée

    et je suis partie

    et de rien

    et je reviens d’un long voyage

    mais par où commencer

    par où

    je commence par la mort

    car on ne peut commencer que par la mort

    de ce récit qui prend la forme de la misère

    je vous conte une histoire

    concernant des oiseaux

    une histoire un conte une odyssée

    l’odyssée du Phénix madame

    ou comment aime le Phénix

    avec ses flammes avec ses feux

    lorsqu’il n’y a plus de dialogue possible

    et que plus rien n’exprime l’amour

    que le désir

    lorsqu’il se jette et lorsqu’il flambe

    je vous conte ce qu’ont vu mes yeux

    des murex

    et de la pourpre

    et une terre libanaise qui aime brûle aime

    et embrase la mer.

     

    À peine suis-je née que je n’existe

    déjà plus

    car la guerre empêche la vie de naître

    empêche les fleurs de mûrir

    empêche le soleil

    et rompt le rythme des choses

    comment trouver un rythme

    un rythme autre que celui des lamentations

     

    Qu’Allah vous éloigne du fils d’Adam

    s’écrie ma nourrice

    de cet homme de la guerre

    que Dieu vous épargne

    ce qu’ont vu mes yeux

    ces yeux-là qui ne se referment plus

    depuis 1975

    année de mon premier exil.

     

     

    Nadine Ltaif


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